
Choyé par sa mère et adulé par ses sœurs, Albert Edelfelt a développé une grande tendresse pour les femmes de sa famille et une fine perception de leurs goûts, qui s’est encore accentuée une fois marié à Ellan de la Chapelle. Pour ses proches demeurés en Finlande, il a longtemps joué un rôle de référence du chic parisien, envoyant occasionnellement des articles de mode destinés à faire fureur à Helsinki. Sa correspondance abonde de commissions confiées par sa mère, qu’il s’efforçait d’accomplir avec diligence. Albert Edelfelt apparaît comme un consommateur ardent des nouveaux grands magasins – le Bon Marché, les Grands Magasins du Louvre et le Printemps – dont les noms résonnent comme des promesses d’élégance parisienne. Il se fournissait en chapeaux et en bas, mais aussi en tissus et en plumes destinés à être confectionnés par des couturières en France ou en Finlande.
Les vêtements des filles me posent plus de problèmes que je ne le pensais. J’ai acheté le tissu [aux Grands Magasins du] Louvre, mais je voulais qu’ils soient confectionnés par une bonne couturière. C’était plus facile à dire qu’à faire. J’ai couru 2 jours pour trouver quelqu’un qui ait le temps, tout le monde est occupé. Comme on est maintenant à l’ouverture de la saison d’été, elles sont toutes surchargées de travail.
J’ai choisi un tissu de laine tout à fait léger (il convient aussi bien aux robes de bal d’hiver qu’aux costumes d’été) avec une ceinture de soie de la même couleur, paille et vert foncé, avec des draperies rouges sur les côtés (cerise) pour l’hiver. Je ne fais faire que les robes claires, les autres pourront être copiées ensuite pendant l’été. Les robes claires, dont la couleur est extrêmement délicate, peuvent être très belles. J’ai longuement consulté Mme Collignon au sujet des drapés et des plis, et nous sommes parvenus à une conclusion – ils doivent être bien faits. Elles seront très simples, comme il sied à des jeunes personnes comme elles, mais seront néanmoins chics, comme je l’espère.
J’ai regardé pour la « mantille » de maman, je vais prendre une « visite » et une sorte de tissu à enrouler autour du cou, fait de la même sorte de peluche que les cravates que j’ai envoyées aux filles l’année dernière. Une soie grise devrait aller.
Albert Edelfelt à sa mère, Paris, 20.6.1881. SLS
NB. Il n’est pas certain que les illustrations proposées correspondent aux vêtements mentionnés dans la lettre citée.
Témoin du succès des grands magasins parisiens au XIXe siècle et de la diffusion de la mode dans toutes les classes de la société, Albert Edelfelt maîtrisait parfaitement les codes vestimentaires selon les saisons, les moments de la journée et les âges. Entraîné à peindre des costumes historiques, il apportait une attention particulière au vêtement et à la parure féminine.

Les portraits mondains dont il recevait la commande constituaient autant d’occasions de déployer sa science du rendu illusionniste du taffetas de soie, du satin, des rubans, des gants et des chapeaux et éventails. Ses qualités de portraitiste lui évitaient de se contenter de « portraits d’une robe », reproche que les critiques d’art faisaient alors aux portraits mondains.



Les occupations jugées convenables pour les femmes de la haute bourgeoisie étaient alors relativement restreintes. Les croquis de scènes de la vie quotidienne montrent des femmes en train de se promener, de jouer ou d’écouter de la musique, d’écrire des lettres et de lire le journal. Comme le souligne Laure Adler dans ses livres alertant sur Les Femmes qui lisent sont dangereuses : « le livre possède le pouvoir d’entraîner la femme vers le dehors : le dehors de la cellule familiale, le dehors de l’espace intime, l’au-dehors de soi-même, le dehors qui devient l’au-delà, le méconnaissable. »




Albert Edelfelt reconnaissait tacitement l’instruction des femmes de son entourage et leur capacité à prendre part aux discussions. Il n’hésitait pas à se fier au jugement de sa mère, l’interrogeant en toutes occasions. Tenues de travailler pour subvenir à leurs besoins, ses sœurs Annie et Berta enseignaient au lycée suédophone pour jeunes filles d’Helsinki. De lectrice et enseignante, Berta Edelfelt devint autrice, faisant usage du devoir de mémoire à l’égard de son frère et de sa mère pour publier leurs lettres et ainsi assumer ses propres qualités intellectuelles. Et c’est parce qu’il lui importait de réfléchir et exprimer ses opinions qu’Ellan de la Chapelle avait épousé un artiste plutôt que de se voir confinée au rôle de maîtresse de maison.
L’acuité dont Albert Edelfelt faisait preuve à l’égard de l’allure de la femme moderne s’exprime tout particulièrement lors de sa contribution aux journaux de mode. Plusieurs de ses dessins ont ainsi été publiés dans les pages de L’Art et la mode. Journal de la vie mondaine. Lancée en 1880 par Ernest Hoschédé (1837-1891) mais se poursuivant sans lui dès 1883, cette revue mensuelle combinait le sens de la mode du négociant textile et son goût pour la peinture impressionniste, dont il était l’un des premiers collectionneurs. Destiné à un public élégant de femmes éprises de mode et d’hommes versés dans l’art et la littérature, ce journal luxueux réunissait des silhouettes de mode, des reproductions de peintures de la vie moderne et des écrits d’auteurs reconnus, tel que Stéphane Mallarmé.
Le sujet de la femme plongée dans la lecture d’un roman à la mode fait l’objet de deux illustrations d’Edelfelt dans L’Art de la mode, prenant son épouse Ellan de la Chapelle comme modèle.
Afin de présenter son modèle parfaitement oublieuse de la présence d’un spectateur, Edelfelt appréciait la pose de trois-quarts désignée comme « profil perdu ». Il accordait de la sorte une autonomie aux femmes qu’il observait sans qu’elles ne se soucient de lui ni ne cherchent à lui plaire. Le regard respectueux et admiratif qu’il leur portait est néanmoins distancié, significatif d’une société où la place des hommes et des femmes était clairement dissociée. Aucune transgression n’est tentée, et un sentiment de paix domestique ressort de ces instants de vie quotidienne.



Le lavis d’encre qui vient d’entrer dans la collection de l’Association Albert Edelfelt est un portrait de femme assise en train de lire, dans un intérieur non-identifié. Daté du 20 octobre 1890 mais non signé (authentifié au dos), le modèle pourrait être son épouse Ellan de la Chapelle, bien que ce profil perdu ne permette pas une identification certaine. La pose élégante permet le déploiement de la robe à tournure, à la mode sous la Troisième République.
Laura Gutman, le 25.8.2023






