Une soirée chez les Koechlin-Schwartz

Lorsqu’Albert Edelfelt rencontre Alfred Koechlin-Schwartz en 1874, celui-ci est au sommet de sa carrière politique. Ancien conseiller municipal de la ville de Mulhouse et résistant de la guerre de 1870, Alfred Koechlin-Schwartz est non moins que le maire du VIIIe arrondissement de Paris. Du haut de ses vingt ans, il importe au jeune artiste de se construire un réseau social solide avec des personnalités haut placées afin d’avancer sa carrière et d’obtenir des commandes. La famille Koechlin-Schwartz apporte alors son soutien, aussi bien moral que financier, au peintre fraîchement arrivé de Finlande.

Non seulement Alfred Koechlin-Schwartz est un homme politique important, un résistant respecté, mais il s’intéresse aussi à l’art. Ayant lui-même exposé des fusains au Salon des Artistes français de 1872 à 1878[1], notamment des paysages de Bretagne, il n’hésite pas à jouer le rôle de mécène et de collectionneur. Toute la famille Koechlin-Schwartz est impliquée dans le monde de l’art : son épouse Emma s’intéresse à la peinture, aime à s’entourer d’artistes et son portrait a été réalisé par de grands peintres, notamment Léon Bonnat. Leurs fils cadet Jean Léonard est aquarelliste et leur fils ainé Raymond est mécène et grand amateur d’art, en particulier japonais. Leur fille Florence est artiste et l’épouse du peintre Charles Mezzara, qui expose au Salon de 1878 à 1886.

Les Koechlin-Schwartz ont entendu parler du jeune Edelfelt au travers d’un ami commun, le comte Gustaf Philip Armfelt – ce dernier connaît en effet la mère d’Edelfelt, Alexandra, ainsi que de son professeur de dessin Adolf von Becker. Alfred Koechlin-Schwartz s’intéresse tout particulièrement aux artistes venus des pays nordiques ; il voyage d’ailleurs dans le grand Nord en 1882 et publie un récit de voyage intitulé Un Touriste en Laponie. Il suit avec grand intérêt la carrière naissante du jeune Edelfelt et admire sa Reine Blanche reçue au Salon de 1874. C’est donc tout naturellement que les Koechlin-Schwartz invitent le jeune artiste prometteur à un dîner avec tout le gratin parisien de l’époque.

Comme je te l’ai dit, je suis sorti hier, je me suis acheté une paire de gants formidables, j’ai emprunté un ‘chapeau-claque’ à Hertzberg, j’ai demandé à me faire friser les cheveux et à 10 heures, j’étais à la station d’omnibus en route vers les Koechlin, écrit Albert Edelfelt à sa mère Alexandra.

Lettre d’Albert Edelfelt à sa mère, 6 avril 1877. Tous les extraits de lettres mentionnés dans cet article ont été traduits par Gwenaëlle Bauvois.

Le peintre a entretenu une très riche correspondance avec sa mère, ce qui nous permet de reconstituer cette fameuse soirée du 5 avril 1874 où il est convié chez les Koechlin-Schwartz. Le jeune homme est enchanté d’assister à cette grande réception aux deux-cent invités triés sur le volet. La soirée impressionne Edelfelt, ébloui par le luxe de l’hôtel particulier de l’avenue de la Reine Hortense[2]. Il décrit Emma Koechlin-Schwartz assise dans l’antichambre.

une vision particulièrement magnifique. Elle est grande, mince, environ quarante ans, mais elle a les cheveux gris, ce qui lui va superbement bien.

Edelfelt admire les collections du couple, qui comprennent notamment le portrait d’Emma Koechlin-Schwartz peint par Léon Bonnat, ainsi que des Benjamin Constant, Charles-François Daubigny, Jean-Baptiste Corot, Louis Decamps et Alberto Pasini. Il dépeint longuement leur salon Louis XIV, les objets en or et en argent, les porcelaines, la musique et les belles dames.

Comme ce fut amusant de voir de si bons danseurs, l’appartement est extrêmement beau et ces personnes sont formidables. Monsieur et Madame Koechlin sont très polis, raconte-il encore à sa mère.

Lors de cette soirée, il note la présence du tout Paris tel que Jules Ferry, Etienne Arago le conservateur du musée du Luxembourg et ami des Koechlin-Schwartz, ce qui se révèlera bien utile par la suite.

Edelfelt est comme un poisson dans l’eau dans un dîner tel que celui organisé par les Koechlin-Schwartz et s’adapte rapidement à ce milieu social parisien. En effet, le jeune homme parle bien français, “aussi bien qu’un gentleman parisien”, comme le note le fils de Louis Pasteur dans une lettre en 1881. Sa tenue est toujours impeccable, il dédaigne peindre et recevoir ses clients en tenue négligée. Le jeune homme a fière allure, selon la description d’Apollo Mlochowski de Belina.

beau garçon à l’allure svelte, fine moustaches (…) cet artiste-homme n’a qu’un soucis au monde, celui d’arriver à la gloire artistique, et il est en bon chemin !

A. M. de Belina, Nos peintres dessinés par eux-mêmes, 1883, p 263.

Cette soirée se révèle fructueuse car Alfred Koechlin-Schwartz lui commande un portait, celui de leur ami commun, Armfelt. Edelfelt avait déjà peint des portraits pour des clients finlandais mais pas encore français.

Albert Edelfelt, Portrait du comte Armfelt, 1878, musée de Vannes.

Tellement ravi du résultat, Alfred Koechlin-Schwartz décide alors de lui commander son propre portrait en 1878. Celui-ci est exposé au Salon de 1880 en même temps que Le Convoi d’un enfant. Le tableau le montre non pas dans une pose figée et officielle, mais dans une attitude naturelle, presque intime, simplement assis dans son fauteuil un journal à la main. Ce portrait peut être considéré comme un préalable à celui de Louis Pasteur réalisé en 1885, qui dépeint le grand scientifique non pas dans un cadre académique comme le voulait l’époque mais en pleine action, dans son laboratoire.

Albert Edelfelt, Portrait d’Alfred Koechlin-Schwartz, 1878, collection particulière.

Au fil des ans, Alfred Koechlin-Schwartz n’eut de cesse de suivre la carrière d’Edelfelt et de lui apporter son soutien, n’hésitant pas à user de son influence. En 1880, Edelfelt est inquiet de la réception de son tableau Le Convoi d’un enfant, dans une veine plus naturaliste que ses oeuvres précédentes. Alfred Koechlin-Schwartz se renseigne et informe Edelfelt directement de l’acceptation du jury, avant que le nouvelle ne soit officielle. Le tableau est donc exposé au Salon de 1881 et y reçoit un beau succès, Edelfelt est en effet décoré d’une médaille de troisième classe. L’artiste finlandais commence alors à attiser l’intérêt non seulement du public mais aussi de l’Etat français qui, en 1882, envisage d’acheter son tableau Service divin au bord de la mer. Lors des tractations avec le musée du Luxembourg, Alfred Koechlin-Schwartz écrit une “chaleureuse lettre de recommandation[3] à son ami Etienne Arago, conservateur du musée, pour soutenir Edelfelt. Le tableau est finalement acquis par l’Etat et entre au musée du Luxembourg en 1882, avant d’être envoyé au Louvre en 1901. Il est ensuite déposé de 1926 à 2013 à Colmar, dans le Haut-Rhin – la région natale d’Alfred Koechlin-Schwartz – avant de finalement revenir au musée d’Orsay, où le public peut aujourd’hui l’admirer.

En 1886, Alfred Koechlin-Schwartz commande à Edelfelt un nouveau portrait, celui d’un ami de la famille, le lieutenant Alexandre Weissgerber de Stragéwicz. Au cours de sa carrière, Albert Edelfelt continue d’apprécier l’avis d’Emma Koechlin-Schwartz sur son travail, notamment en 1887 lors de la réalisation du pastel d’une autre connaissance de la famille, Elisabeth Grosjean, jeune cousine de Madame Weissgerber.

La relation entre Edelfelt et les Koechlin-Schwartz se maintient de nombreuses années – bien qu’elle se délite quelque peu après la brusque adhésion d’Alfred Koechlin-Schwartz au mouvement boulangiste qui le fait destituer en 1888, ainsi que sa rupture avec Emma qu’il quitte pour l’actrice Jane Essler avant de parcourir le monde. Cette longue relation entre Edelfelt et la famille Koechlin-Schwartz illustre non seulement des rapports d’artiste à mécène avec son indéniable dimension sociale, mais aussi des liens d’admiration et de respect mutuel.

Gwenaëlle Bauvois

NOTES

  • [1] Plusieurs dessins d’Alfred Koechlin-Schwartz sont conservés au musée de Mulhouse.
  • [2] Désormais avenue Hoche, le bâtiment n’existe plus.
  • [3] Mentionné dans une lettre d’Albert Edelfelt à sa mère datée du 1er juin 1882.

SOURCES

  • Gwenaëlle Bauvois, Le Pinceau et la Médaille. Les réseaux coopératifs d’Albert Edelfelt dans le champ artistique français 1874-1905. Joensuu University Press, 2007.
  • Gwenaëlle Bauvois, ”Edelfeltistä ja suomalaisista taitelijoista Ranskassa vuosisadan vaihteessa”, Suomalaisten Ranska. Kaunis tuntematon, Gummerus, 2008.


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