En visite à Maisons-Laffitte

On ne lui connaît pas de tableau représentant les lieux, pourtant le séjour d’Albert Edelfelt au château de Maisons est resté célèbre. Une série de vues, prises par le photographe Louis-Amédée Mante à l’intérieur du château et dans le parc, témoigne de cette invitation exceptionnelle au cours de l’été 1882. L’étonnante décontraction des personnages souligne le cadre informel de leur présence dans le château de François Mansart.

Albert Edelfelt, Gunnar Berndtson et un quatrième Finlandais avec son épouse avaient accompagné Adolf von Becker chez son ami Wilhelm Tilman Grommé, dernier propriétaire privé des lieux. Tous étaient peintres.

Wilhelm Tilman Grommé appartenait à une vieille famille huguenote, installée à Brême au XVIIe siècle. Cette famille de marchands allemands commerçait dans toute l’Europe du Nord, et son père s’était implanté à Saint-Pétersbourg, où il avait fait venir des cousins pour prendre sa succession devant le peu d’intérêt de son fils pour le monde des affaires. Outre leur résidence dans le quartier allemand de Saint-Pétersbourg, ses parents possédaient une villa d’été à Vyborg, ville hanséatique de Finlande avec laquelle le père commerçait, ayant obtenu les droits de bourgeoisie. Ils y fréquentaient leurs cousins Hackman et d’autres familles finlandaises d’origine allemande.

A la mort de son père, Wilhelm Tilman Grommé avait décidé de s’installer à Paris et en 1877, avait acheté le château de Maisons, à Maisons-Laffitte, tout en conservant un atelier parisien. Passionné d’histoire ancienne, grand voyageur et collectionneur, Grommé n’hésitait par à ouvrir ses portes aux amateurs de patrimoine historique. L’invitation faite à des peintres de séjourner à Maisons-Laffitte semble s’inscrire dans ce désir de partager et de faire vivre un lieu incomparable.

Le peintre et millionnaire russe Grommé a acquis un château ancien à Maison Lafitte [sic.] où vécut, entre autres, Napoléon. Il m’a fait dire par l’intermédiaire de Becker que « si le cœur m’en dit », je pouvais m’y rendre pour peindre pendant quelques jours. Il veut naturellement avoir de la compagnie car toute la maison est vide, il veut avoir des résidents et a donc invité Becker et d’autres peintres russes, et a déclaré qu’il serait honoré si je les rejoignais. Liberté totale d’aller et venir, prendre des modèles, etc. Peut-être que je m’y rendrai en mai pour quelques jours car c’est seulement à une heure de Paris.

Albert Edelfelt à sa mère, Paris, 12.4.1882, Société pour la littérature suédoise de Finlande, Helsinki.
Traduction : Ruxandra Balboa-Pöysti

Les correspondances d’Albert Edelfelt, de Gunnar Berndtson et d’Adolf von Becker laissent à entendre que le séjour fut fort agréable, que la table était bonne et les artistes parfaitement libres de leur temps. Ils firent venir un modèle parisien, qui figure en crinoline sur les photographies et sur des peintures de Berndtson et de Becker.

Louis-Amédée Mante
De gauche à droite : Wilhelm Tilman Grommé, un modèle, une servante, Adolf von Becker, Gösta Sundman ?, une dame, Gunnar Berndtson, 1882, Museovirasto.

Impressionné par le château et amusé d’en être le convive, Edelfelt semble néanmoins avoir éprouvé une certaine réticence à l’égard des grands volumes de l’architecture, qu’il jugeait froide. Cette réserve explique sans doute son absence d’inspiration et de production sur place.

Louis-Amédée Mante
De gauche à droite : Gunnar Berndtson, Albert Edelfelt, Wilhelm Tilman Grommé et Adolf von Becker au château de Maisons, 1882, Museovirasto.

Ici, à Maisons-Laffitte, tout le monde est extrêmement gentil avec moi, mais je n’aime pas le style Louis XIV et Napoléon Ier, qui est dur et froid, bien que superbe et majestueux. Becker peint quelques petits tableaux devant lesquelles on peut s’extasier. Berndtson travaille depuis une éternité sur un petit intérieur qui sera vraiment bien mais qui lui prend beaucoup de temps. Grommé partira en voyage dans quelques semaines et nous laissera les clés, à Berndtson et à moi. Cependant je ne me prévauderai pas du droit de vivre et de peindre là-bas. Hier nous nous sommes fait photographier au château avec en fond une architecture proprement royale. On y trouve entre autres des cheminées réalisées de manière magistrale, des bas-reliefs remarquables, etc.

Albert Edelfelt à sa mère, 9.7.1882, Société pour la littérature suédoise de Finlande, Helsinki.
Traduction : Ruxandra Balboa-Pösti

La description qu’Albert Edelfelt donne du paysage, en comparaison avec un paysage finlandais que connaît sa mère et qui serait sensé lui permettre de se représenter les lieux, ne laisse de surprendre. Le décalage, dont il a conscience, semble être l’indice d’un sentiment d’étrangeté.


Le paysage est délicieux. Tout cela me rappelle Kiala, aussi ridicule que cela puisse paraître. Au lieu de la rivière, la Seine, au lieu de Finnby [Suomenkylä], Saint-Germain et au lieu de Borgå [Porvoo], Paris et, finalement, une allée parfaitement droite qui va jusqu’à l’Arc de Triomphe.  Bien que Paris se trouve à plus d’un mille suédois de là, on peut très clairement apercevoir la ville. Ces environs sont charmants : les banlieues, les plus belles, riches, luxueuses, luxuriantes avec leurs villas et leurs jardins, leurs femmes en robe d’été et leurs équipages élégants partout.

Albert Edelfelt à sa mère, 9.7.1882, Société pour la littérature suédoise de Finlande, Helsinki.
Traduction : Ruxandra Balboa-Pösti
Louis-Amédée Mante
Albert Edelfelt, Gunnar Berndtson, Adolf von Becker, Gösta Sundman ? et Wilhelm Tilman Grommé de dos, 1882, Museovirasto.

A sa mort en 1900, Wilhelm Tilman Grommé désigna ses cousins allemands comme exécuteurs testamentaires. Ses collections, conservées dans son atelier parisien, partirent selon ses voeux pour le musée de Vyborg, en Finlande, mais la vente du château tarda considérablement. Une décision de justice, destinée à compenser les salaires des employés du château, mit en adjudication le contenu du château.

En l’absence de solution viable, le gouvernement français se porta acquéreur du château de Maisons, devenu monument national.

Sources

Laura Gutman, « Uutta tietoa Wilhelm Tilman Grommén (1836-1900) elämätä », Helmiä Lahden taidemuseon kokoelmista, Lahti, 2018, p. 52-63.

Photographies : Finna.fi

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