« Fleurs d’épine » : découverte d’un dessin non répertorié

Un dessin non répertorié dans le catalogue raisonné d’Albert Edelfelt est apparu sur le marché de l’art français en 2022. Sans doute n’a-t-il jamais quitté la France, raison pour laquelle il est demeuré inconnu des spécialistes nordiques.

De nombreux éléments permettent d’éclairer son histoire.

Une lettre d’amour latine, 1874

Dans une lettre du 2 novembre 1874, Albert Edelfelt annonce à sa mère s’être lancé dans un sujet classique de façon impromptue. En concertation avec son ami Julian Alden Weir, le peintre américain avec lequel il partage un logement-atelier, les jeunes gens ont fait venir un modèle, une jeune femme italienne élégante. Les deux étudiants improvisent un costume « à la Grecque » sur leur modèle, et Edelfelt imagine peindre une Lydie lisant une lettre d’amour du poète Horace.

Il ne demeure aucune trace de cet essai, qui pointe la filiation avec Jean-Léon Gérôme, le professeur des deux jeunes peintres connu pour ses œuvres de style néo-grec. Si la lecture d’une lettre en costume historique est un sujet abondamment illustré par Albert Edelfelt, le motif antique associé à Horace et Lydie surprend dans son répertoire.

Etude pour Horace et Lydie, 1886

Albert Edelfelt, Etude pour Horace et Lydie, 1886, collection particulière [Hintze 444].

Le sujet antique resurgit une douzaine d’années plus tard, à l’occasion d’une commande à l’intention du marché américain. Dans une lettre du 18 mai 1886, Albert Edelfelt indique avoir reçu la visite du marchand d’art Knoedler, de passage à Paris, et explique à sa mère qu’il s’agit du représentant américain de Goupil et Cie.

La lettre contient un décompte de ses ventes. Albert Edelfelt indique que Horace et Lydie sera payé 4.500 francs et que [Roland] Knoedler achète également un portrait pour 2.000 francs. A cette date, Horace et Lydie est à l’état d’ébauche, l’œuvre ayant connu un démarrage difficile au mois d’avril.

Une étude, réapparue sur le marché de l’art en 2004 (1), correspond au projet que Roland Knoedler a pu voir en mai 1886 et qui a décidé de sa commande. Il faudra deux années supplémentaires pour que la peinture soit réalisée.

Roland Knoedler a pris la succession de son père à la tête d’une importante galerie new-yorkaise. Envoyé aux États-Unis pour y représenter la maison Goupil & Cie, Michel (Michael) Knoedler avait finalement racheté l’antenne américaine. Depuis 1884, Adolphe Goupil s’était pour sa part retiré des affaires, reprises par Boussod, Valadon & Cie. En dépit de l’évolution du marché de l’art, Edelfelt utilise encore l’ancienne terminologie, comme cela se faisait dans le langage courant.

Horace et Lydie I, 1888

La création d’Horace et Lydie I est bien documentée. Selon un processus de composition habituel aux peintres formés à l’École des Beaux-Arts, Albert Edelfelt a recours à des modèles. Il fait poser « Gubben Quentin » [le vieux Quentin] afin de trouver son personnage d’Horace. Les heures de travail debout épuisent le peintre, qui se réjouit de s’échapper un après-midi avec sa femme à Bagatelle (14.4.1888).  Edelfelt indique que le modèle ayant posé pour Scherzando (Thérèse Lainville), serait le modèle de Lydie.

Albert Edelfelt, Scherzando, 1884 photographiée par Daniel Nyblin pour WSOY.

Ellan de la Chapelle, son épouse, lui vient en aide pour accessoiriser la figure romaine. Elle s’occupe d’acheter le tissu destiné à la toge romaine, de le couper et le plisser, et effectue les essayages sur elle-même, suscitant l’étonnement admiratif du peintre. Afin d’éviter de trop nombreuses et coûteuses séances de pose, une photographie du modèle est réalisée, à laquelle Ellan prend à nouveau part en l’habillant, la coiffant et lui prêtant ses propres bijoux (1.1.1888).

Pour obtenir les effets de lumière recherchés, le peintre travaille en extérieur, notamment au jardin du Luxembourg, ce que les notations de bancs de jardin sur les dessins préparatoires viennent attester.

Albert Edelfelt, Croquis pour Horace et Lydie, Ateneum.

L’intervention de Joseph Bulla, un éditeur de gravures installé au 66, rue Tiquetonne, correspond à l’achèvement du tableau en 1888. Depuis le milieu du XIXe siècle, la maison familiale Bulla frères et Jouy, d’origine suisse, s’est installée à Paris et a établi un réseau international avec des marchands d’estampes implantés à Berlin, New York et Londres (2). Leur présence à Paris et à New York, 413 Broadway, a favorisé leur rôle d’intermédiaire pour la galerie Knoedler.

En dépit de son éloignement, le marché américain, réputé porteur et dominé par des marchands français, ne semble pas imprenable pour le peintre nordique ; il peut espérer faire jouer en sa faveur d’anciens contacts établis par le biais de son professeur, Gérôme, marié à la fille de Goupil.

Edelfelt confie ainsi à Bulla, venu constater l’avancement de son travail le 14 avril 1888, qu’il envisage s’établir quelques années aux États-Unis comme peintre de portraits. La bourgeoisie industrielle américaine, friande de portraits mondains fort bien rémunérés, constitue un attrait indéniable.

Le 31 mai 1888, Edelfelt se désole de n’avoir pas reçu la visite de Knoedler. La commande est achevée et fin juin, le peintre estime n’avoir besoin que d’une journée de travail supplémentaire pour terminer le tableau (20.6.1888).

Horace et Lydie II, 1889

Albert Edelfelt, Horace et Lydie II, 1889, collection particulière [Hintze 495].

Le tableau, envoyé aux États-Unis, est réputé perdu. Une version à l’aquarelle, datée de 1889 et désignée comme Horace et Lydie II, est exposée en janvier-février 1889 à l’Ateneum de Helsinki (3). L’aquarelle entre immédiatement dans une collection finlandaise.

Elle est photographiée en 1889 par Daniel Nyblin pour l’éditeur WSOY qui en assure la diffusion.

Albert Edelfelt, Horace et Lydie II, 1889, photographiée par Daniel Nyblin pour WSOY.

Une version oubliée, Fleurs d’épine 19.7.1888

La composition du dessin, daté du 19 juillet 1888, est donc antérieure et quasi identique à celle de l’aquarelle, à l’exception de quelques détails, tels que la ceinture de la jeune femme et ses cheveux sans couronne de fleurs. Le bouquet jeté aux pieds de Lydie dans l’aquarelle ne figure pas dans le dessin. A sa place se trouve une dédicace : « à Mademoiselle Elisabeth Grosjean, souvenir affectueux de son peintre ordinaire Albert Edelfelt ».

Albert Edelfelt, Fleurs d’épine, 19.7.1888, collection particulière.

Comme dans le cas de l’aquarelle Horace et Lydie II, l’absence de repentir laisse entendre que le peintre reproduit une œuvre achevée, et qu’il ne s’agit pas d’une étude préalable.

Albert Edelfelt et son épouse Ellan se trouvent alors à Montbéliard, à l’invitation de Jules Grosjean, ancien préfet du Haut-Rhin retiré en Franche-Comté après l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne en 1870.

Les premiers contacts ont été noués en mars 1887 dans l’atelier parisien d’Edelfelt, par l’intermédiaire du réseau alsacien des Koechlin-Schwartz. Jules Grosjean commande alors le portrait au pastel de sa fille de 19 ans, Elisabeth Grosjean. Ravi du résultat, il invite le peintre et son épouse, alors enceinte, à venir se reposer à Montbéliard et peindre d’autres portraits de sa famille.

Le séjour se déroule du 10 au 20 juillet 1888, au cours duquel Edelfelt réalise le portrait de Daniel Grosjean, le fils aîné officier, en costume militaire. Edelfelt esquisse quelques dessins préparatoires en vue du portrait de Jules Grosjean, mais abandonne rapidement.

Albert Edelfelt fait alors la rencontre de Samuel Marti, époux d’Elisabeth Grosjean, ingénieur héritier de l’industrie horlogère de son père. Fleurs d’épine est le nom de la résidence des Marti, à Montbéliard (4). L’année suivante, en novembre 1889, Edelfelt retournera à Montbéliard pour entreprendre le portrait de Marti, qui ne sera achevé qu’en 1890, à Paris.

La relation de portraitiste qu’entretient Albert Edelfelt avec la famille Grosjean et alliés explicite la mention de « peintre ordinaire » sur le dessin retrouvé. Le peintre ordinaire du roi était en effet chargé de superviser les travaux artistiques ordonnés par le roi de France, au nombre desquels les portraits de la famille royale. En se revendiquant peintre ordinaire de la famille Grosjean, Edelfelt utilise un parallèle flatteur, qui reflète sa position privilégiée auprès de ses clients.

Albert Edelfelt, Croquis pour le portrait d’Elisabeth Grosjean, 1887, Ateneum.
Albert Edelfelt, Croquis pour le portrait de Daniel Grosjean, 1888, Ateneum.
Albert Edelfelt, Croquis pour le portrait de Samuel Mari, 1889, Ateneum.

Une antiquité théâtrale

Le choix d’un sujet puisé dans l’Antiquité romaine est exceptionnel dans l’œuvre d’Albert Edelfelt. S’il est souvent séduit par les costumes historiques et multiplie les portraits et scènes de genre historique allant du XVIe siècle au Directoire, le peintre ne témoigne que peu d’intérêt pour l’Antiquité classique. Un détour par le théâtre lui permet de s’approprier le sujet. Il semblerait s’être inspiré d’une comédie en un acte de François Ponsard, intitulée Horace et Lydie (5) pour déterminer sa composition.

Le rôle de Lydie avait été créé en 1850 par la grande tragédienne Rachel et repris en 1860 par Marie Favard. Deux traductions en suédois, en 1864 par Aurora von Quanten et la seconde par Harald Molander publiée en 1879 à Uppsala et en 1884 à Lund, soulignent le succès de la pièce et multiplient les possibilités d’en être connue par le peintre suédophone épris de théâtre.

De fait, la composition d’Albert Edelfelt s’inspire directement du jeu des acteurs sur scène. Le moment décrit s’apparente à l’arrivée d’Horace au début de la deuxième scène où : Lydie, assise, arrange sa couronne et remet ses bagues. Elle feint ne pas voir Horace, qui s’approche doucement et lui dépose un baiser sur le cou. Dans la scène qui s’ensuit, le poète lit une ode de sa composition à la jeune femme ravie, jusqu’à ce qu’elle se saisisse du texte et découvre que l’ode est en fait dédiée à sa rivale. Ce jeu de coquetterie entre les deux amants ne conserve des personnages historiques, le poète Horace et Lydie, épouse de l’empereur Auguste, que le costume romain, tel qu’il est suggéré dans la pièce, avec une toge plissée et des bracelets, anneaux, collier de corail et agrafes d’or.

Un écho de la peinture anglaise

Dans une critique qu’Albert Edelfelt consacre en 1884 à la peinture anglaise dans une revue svéco-finlandaise, il mentionne Lawrence Alma-Tadema (6). Il rappelle les origines hollandaises du peintre installé à Londres, et trouve dans sa formation à l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers la justification de son talent. S’il passe sous silence ses sujets antiquisants, prétextes à l’expression d’une sensualité très appréciée des collectionneurs, Edelfelt s’émerveille des tableaux « modelés en pleine lumière ». On retrouve dans ce commentaire un souvenir de l’enseignement de Gérôme. Bien que travaillant en atelier avec des procédés de composition académiques, Gérôme cherchait à reproduire les effets de la lumière naturelle et s’était fait construire pour cela un atelier aux parois de verre, semblable à une serre.

Lawrence Alma-Tadema, Amo te, ama me, 1881, Fries Museum, Leeuwarden.

Je te montrerai également Horace et Lydie, si ce sujet tant soit peu Alma Tadelmesque peut faire ton bonheur.

Albert Edelfelt à Charles Baude, Helsinki, 2.3.1889, Bibliothèque nationale de Finlande.

Le banc de marbre convexe s’inspire délibérément des compositions de Lawrence Alma-Tadema, qui multiplie les scènes de rencontres amoureuses en costume antique et utilise le même accessoire. La référence à Alma-Tadema est évidente et destinée à séduire un public anglo-saxon appréciatif de son œuvre.

Edelfelt mentionne sa référence « Alma Tadelmesque » sans équivoque lorsqu’il propose à son ami Charles Baude de reproduire son œuvre pour la presse illustrée.

Provenant de la collection d’Elisabeth Grosjean, le dessin reproduisant le sujet de Horace et Lydie a été offert par le peintre à Fleurs d’épine, la propriété de son mari à Montbéliard, pour remercier la famille de son hospitalité et de ses commandes. Destiné initialement au marché américain, le motif est représentatif du goût et de la culture bourgeoise de la fin du XIXe siècle, où la référence à l’antique a quitté les cercles de l’érudition pour satisfaire les goûts de collectionneurs privés, friands de peinture de genre en costume historique.

Laura Gutman

Sources

  • Bertel Hintze, Albert Edelfelt, Porvoo, Werner Söderström Osakeyhtiö, 1953. [Le catalogue raisonné de l’oeuvre d’Albert Edelfelt, compilé par Bertel Hintze, est paru en suédois en trois volumes entre 1942 et 1944. La version finnoise à laquelle je me suis référée est parue en un seul volume en 1953].
  • Rakel Kallio et Douglas Sivén, Albert Edelfelt, Jyväskylä, Gummerus, 2004, ill. p. 77: Horace et Lydie II.
  • Marina Catani, Pariisi, kevään ja elämän tuoksu. Albert Edelfeltin elämäkerta, Jyväskylä, Gummerus, 2004, p. 196-198: Horace et Lydie II.
  • Albert Edelfelts brev, Elektronisk brev- och konstutgåva, utg. Maria Vainio-Kurtakko, Henrika Tandefelt & Elisabeth Stubb, Svenska litteratursällskapet i Finland, 2014 [Lettres d’Albert Edelfelt].

Notes

(1) Christie’s London, 3.2.2004, lot 141.

(2) Fondation Custodia, Frits Lugt, Les marques de collections de dessins et d’estampes.

(3) Finland, N° 46, 23.2.1889, p. 3.

(4) Jean-Claude Vadam et Thierry Malvesy, « L’Herbier de bryophytes de Samuel Marti », Société d’Histoire Naturelle du Pays de Montbéliard, 2010.

(5) François Ponsard, Horace et Lydie (Ode d’Horace), Comédie en un acte en vers, Nouvelle édition revue et corrigée, Paris, Michel Lévy Frères, 1871.

(6) Albert Edelfelt, « Modernt engelskt måleri », Finsk tidskrift, n° 6, 1.12.1884, p. 429-440.

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