La crémerie de la rue Saint-Benoît

Pourtant, à la crémerie, les occasions ne m’avaient pas manqué de faire des connaissances. Depuis que nous étions riches, je mangeais à la table d’hôte, dans la salle du fond. Il y avait là une vingtaine de jeunes gens, des écrivains, de peintres, des architectes, ou pour dire mieux de la graine de tout cela. – Aujourd’hui la graine a monté ; quelques-uns de ces jeunes gens sont devenus célèbres…

Alphonse Daudet, Le Petit Chose, 1868, chap. VIII.

Lors de sa rencontre avec Alphonse Daudet en 1881, alors qu’il était venu dessiner son portrait à la demande du journal L’Illustration, Albert Edelfelt ne put s’empêcher de témoigner son admiration à l’auteur du Petit Chose. Il applaudit tout particulièrement à sa description de la crémerie de la rue Saint-Benoît, où l’un comme l’autre avaient pris leurs repas à leur arrivée à Paris, lui assurant qu’elle n’avait pas changé malgré les vingt années écoulées [1].

Proche de l’Ecole des Beaux-Arts, la crémerie a laissé un souvenir de bohème joyeuse, où les jeunes artistes se retrouvaient pour partager un repas bon marché et des idées nouvelles, sous le regard bienveillant de la serveuse, Mademoiselle Anna.

On dînait alors au Rocher, Chez Anna, rue Saint-Benoît ; c’était une petite pension d’un bon marché commode où ont été manger presque tous les jeunes peintres de l’école moderne dans leurs commencements.

Camille Delaville, « Jules Bastien-Lepage. Souvenirs », La Presse, 16.3.1885.

Le 4 juillet 1875, le peintre américain Julian Alden Weir conviait ainsi ses amis Chez Anna pour célébrer la Fête nationale américaine. Albert Edelfelt passa la soirée à discuter avec Jules Bastien-Lepage, qui était alors au centre des conversations [2]. De six ans son aîné, le jeune peintre avait remporté un succès fracassant au Salon de 1874 avec le portrait de son grand-père, qui bouleversait les conventions du portrait [3] et avec La Chanson du printemps, immédiatement achetée par l’Etat français.

Bastien-Lepage était alors dans l’attente des résultats du concours du Prix de Rome, dont le sujet imposé avait été L’Ange apparaissant aux bergers. Comme Edelfelt l’assurait dans une lettre à sa mère [2], tous étaient convaincus de son succès. A l’issue d’un vote houleux qui octroya le Prix de Rome à Léon Comerre, la déception n’en fut que plus amère et les protestations plus vives. Alexandre Cabanel avait tenté de faire barrage à la percée du naturalisme de Jules Bastien-Lepage en lui opposant l’académisme de son élève. Mais les artistes ne l’entendaient pas ainsi.

Mercredi soir, je suis allé au banquet des grands prix de sculpture et de gravure. Nous étions près de quatre-vingt, architectes, graveurs, sculpteurs, peintres, etc. Ils avaient organisé un dîner très élégant, et le champagne coulait à flots. Vers neuf heures, deux immenses bouquets ont été apportés avec un lapin vivant et une couronne de lauriers. Après le couronnement et les chansons, il reçut le lapin vivant, qui est l’emblème de la réussite. Ils apportèrent alors une estrade sur laquelle le gagnant du prix de sculpture monta, couronné, et ils le transportèrent dans les airs à travers la salle en chantant ; puis vint le tour du graveur. Alors sans hésiter ils attrapèrent Bastien par le bras et le placèrent sur l’estrade, une couronne sur la tête. Le pauvre pleurait comme un enfant et tous criaient « Vive Bastien » à en faire trembler les murs.

Vers onze heures, nous avons quitté le restaurant, sans perdre un seul homme, et marché dans les rues en criant et chantant de toutes nos forces, portant sur nos épaules les grands prix. Les policiers nous arrêtèrent une demi-douzaines de fois, mais en apprenant qu’il s’agissait du Prix de Rome, ils nous laissèrent tranquilles. Il y avait un grand café chantant où près de deux-cent personnes étaient assises et écoutaient la musique en buvant des bières et du café. Nous sommes entrés comme un seul homme, sommes passés devant les musiciens en chantant et dansant comme des fous. Nous avons fait le tour avant de nous asseoir et de commander du café, mais le propriétaire ne voulait pas nous servir. Au signal d’un des meneurs, toutes les tables et les chaises inoccupées furent retournées en faisant le plus de bruit possible, comme vous vous en seriez rendue compte si vous aviez été là. Nous sommes rentrés chez nous vers une heure et demi ; c’était la chose la plus gaie que j’ai jamais vue…

Julian Alden Weir à sa mère, Paris, 1.8.1875, cité par Dorothy Weir Young, The Life and Letters of J. Alden Weir, New Haven, Yale University Press, 1960, p. 84-85 (ma traduction de l’anglais).

Le lendemain, ils eurent la surprise de découvrir que la grande actrice Sarah Bernhardt avait déposé une palme devant le tableau de Bastien-Lepage, qu’elle considérait être le véritable vainqueur de l’épreuve.

Ces souvenirs rapportés en 1885 par Edelfelt [4], peu après le décès prématuré de son ami, soulignent la cohésion des jeunes artistes autour de Jules Bastien-Lepage. Ses propres choix esthétiques en furent profondément affectés, engageant sa conversion de la peinture d’histoire vers le naturalisme. Amis de Bastien-Lepage et familiers de la crémerie de la rue Saint-Benoît, Charles Baude et Dagnan-Bouveret restèrent ses proches tout au long de la carrière d’Edelfelt.

Sans doute faut-il encore noter qu’en 1899, alors le symbolisme détrônait à son tour le naturalisme, Albert Edelfelt s’appropria le sujet de L’Ange apparaissant aux bergers dans une gouache d’un grand lyrisme. Le contraste entre les anges éthérés et le réalisme des bergers répète la rupture stylistique qui était apparue chez Bastien-Lepage, et lui avait été reprochée.

A la fin du XIXe siècle, le triomphe d’une pensée mystique avait rendu son actualité au sujet biblique, que le peintre finlandais n’avait jamais oublié.

Albert Edelfelt, L’Ange apparaissant aux bergers, 1899, gouache, Ateneum.
Laura Gutman

[1] Albert Edelfelt, « Till Alphonse Daudets porträtt », Ateneum, n° 2, 20.3.1898. Republié dans Albert Edelfelt, Minnesteckningar uppsatser och konstbref, Helsingfors, Förlagsaktiebolaget Helios, 1905, p. 24-28.
[2] Albert Edelfelt à sa mère, Paris, le 9.7.1875.
[3] Dominique Lobstein, Jules Bastien-Lepage (1848-1884), Paris, Musée d’Orsay 6.3.-13.5.2007, Verdun, Centre mondial de la Paix, 14.6.-16.9.2007, Editions Nicolas Chaudun, 2007, Paris, p. 78.
[4] Albert Edelfelt, « Bastien-Lepage », Nya Pressen, 8.12.1884. Republié dans Albert Edelfelt, op. cit., 1905, p. 1-5.

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